Comment abreuver Paris ou Histoire d'eau
"L'eau qui sert aux usages domestiques, à la boisson, élément indispensable à l'existence, emblème de pureté qui est symbolisé dans nos églises par le bénitier substitué au lavabo des ablutions antiques, instrument d'industrie et de locomotion artificielle, a été de tout temps considéré comme une nécessité de premier ordre.
Il nous suffit aujourd'hui de tourner le robinet pour avoir de l'eau en quantité suffisante. Il n'en a pas toujours été ainsi. Avant d'être doté de l'admirable système d'aqueducs, de réservoirs, de fontaines dont nous jouissons actuellement, Paris a traversé ce que les Arabes appellent les heures de soif. Lorsque la ville toute entière gisait dans l'île de la Cité, le procédé était très simple : on allait à la rivière puiser directement une eau qui ne devait pas être d'une limpidité irréprochable, car à cette époque, la Seine recevait et charriait toutes les immondices riveraines; c'était à la fois l'abreuvoir et l'égout général."
Les Parisiens durent au cours des siècles trouver d'autres ressources en eau que celle de la Seine. Il y eut les eaux de la Bièvre (mais celle ci va bientôt servir à l'installation de tanneries d'où odeurs pestilentielles et pollution). On réussit à capter quelques sources venant des hauteurs de Romainville et de Ménilmontant que l'on dirigea vers un réservoir commun au Pré Saint-Gervais et plus tard on capta également les eaux de Belleville qui furent acheminées par un aqueduc souterrain, point de départ du premier système de distribution des eaux. Mais ces ressources étaient presque exclusivement réservées aux moines de Saint-Laurent et à ceux de Saint-Martin des Champs.
Philippe Auguste y remédia et fit construire trois fontaines en déclarant l'eau "d'utilité publique" et privilège royal. Mais les rois suivant créèrent des "concessions courtoises" qui accordaient des prises d'eau à certains couvents si bien que les fontaines tarirent et que des quartiers furent abandonnés parce qu'on y mourrait de soif…
Ce fut Charles VI en 1392 qui révoqua toutes les concessions privées… exceptées celles dont jouissaient les logis du roi et des princes de sang.
Pendant la querelle des Armagnacs contre les Bourguignons, ce fut le prévôt des marchands qui s'appliqua à faire reconstruire une partie de l'aqueduc qui s'était écroulé ce fut la commune qui, assurant l'entretien devenait de fait, propriétaire… et qui a son tour distribua les concessions.
Henri IV mit un coup d'arrêt à ces pratiques et Sully comprit que les sources de Belleville et du Pré Saint-Gervais ne rendaient pas un débit suffisant pour alimenter Paris en eau. Il fit appel à un ingénieur flamand nommé Jean Lintlaër et en 1606 une machine hydraulique placée sous une arche du pont Neuf élevait l'eau qui était déversée dans le réservoir de la Samaritaine.
Sully avait également fait faire des travaux pour essayer de retrouver les conduites romaines qui amenaient l'eau de Rungis jusqu'au palais des Thermes. Débutés sous Marie de Médicis, les travaux s'achevèrent sous Louis XIII en 1624*. Ces eaux, toujours nommées les eaux d'Arcueil, furent distribuées dans quatorze nouvelles fontaines, mais "sur trente pouces d'eau que l'aqueduc versait dans les réservoirs, dix-huit étaient attribuées à la maison royale et douze seulement aux besoins de la population".
En 1669 on connaît la consommation en eau de Paris : elle est de 460 000 litres d'eau de source dont 200 000 sont soustraits en faveur des particuliers et des couvents.
Suite à trois années de très grande sécheresse il fallut de nouveau construire à grands frais de nouvelles machines hydrauliques pour élever l'eau de la Seine dans de nouveaux réservoirs. On envisagea en 1778 de construire une "pompe à feu", autrement dit, une machine à vapeur qui, installée à Chaillot permettrait la distribution de l'eau par gravité dans Paris. Mais l'affaire était avant tout financière et n'aboutit pas.
Vint la Révolution puis le Consulat pendant lequel des études sérieuses furent menées. On arrêta l'idée de dévier les rivières de la Beuvronne et de l'Ourcq pour les amener à Paris dans une tranchée de 96 km, à ciel ouvert, qui serait à la fois aqueduc et canal de navigation. En 1809, le canal se dégorgeait enfin dans le bassin de la Villette
nouvellement creusé et 10 à 12 000 m3 d'eau potable étaient ainsi mis à la disposition des Parisiens. On allait avoir de l'eau en suffisance pour boire, pour tous les usages domestiques et même pour laver les rues "dont le pavé était le plus infect et le plus immonde de toutes les villes du royaume".
Sous le règne de Louis-Philippe, il fallut une nouvelle fois chercher d'autres sources. Arago proposa le percement d'un puits artésien* dans la cour des abattoirs de Grenelle. Les travaux commencèrent en 1833 sous les quolibets du public qui ne comprenait pas qu'on puisse chercher de l'eau à cet endroit là. Il fallut huit ans de travaux pour qu'enfin à 548 mètres de profondeur on rencontra l'eau. Elle remonta lentement dans le tube et l'on vit jaillir à 20 mètres une colonne d'eau chaude (27,67°C exactement). Ce fut un triomphe et l'on rêva de station thermale. D'autres puits furent creusés, à Passy, à la Butte aux Cailles et à la Chapelle**.
La population de Paris continuant à croître il fallut une nouvelle fois rechercher d'autres ressources, à la fois en quantité mais aussi de qualité satisfaisante. On envisagea de détourner les sources de la Vanne, rivière qui sort du département de l'Aube pour aller se jeter dans l'Yonne près de Sens. Ces sources avaient en outre l'avantage d'être situées à une altitude suffisante pour pouvoir arriver à Paris par simple gravité. Mais il fallait construire un aqueduc long de 175 km, ce qui sous entendait l'expropriation, pour cause d'utilité publique, d'un grand nombre de terrains ce qui souleva, on s'en doute, des objections sans fin de la part des populations qui se disaient ou se trouvaient lésées.
Et c'est ainsi que naquit l'aqueduc de la Vanne qui traverse aujourd'hui le territoire de Grigny.
La dérivation des eaux de la Vanne, du Loing et du Lunain
Nous sommes le 9 octobre 1852, Louis Napoléon Bonaparte, président de la IIème République, termine en triomphe une tournée provinciale à Bordeaux. le Préfet de Gironde, Georges Haussmann y a organisé une réception enthousiaste au cours de laquelle le Prince rassure le peuple français avec sa célèbre formule : "L'Empire, c'est la paix."
Plébiscité Empereur le 21 novembre suivant, Napoléon III sait se souvenir d'Haussmann qu'il nomme en juin 1853, Préfet de la Seine. Le prince devenu Empereur demande au nouveau préfet de faire de Paris une cité moderne, dotée de larges avenues et de beaux espaces verts.
Afin d'accomplir cette gigantesque tâche, le Préfet Haussmann s'appuie sur le "patron" du service municipal des travaux de Paris, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Dupuit. Il fait venir également, en les plaçant sous son autorité, deux autres ingénieurs des Ponts et Chaussées dont il a pu apprécier les qualités dans leurs postes précédents, Eugène Belgrand, qu'il a connu dans l'Yonne et Adolphe Alphand qu'il a vu à l'œuvre en Gironde.
L'aîné des trois ingénieurs, Dupuit, assure le lancement des grands travaux de voirie. Un des premiers aménagement ainsi lancé par percement à travers le dense tissu urbain de l'époque, est celui du partage en croix de la capitale avec la rue de Rivoli et des boulevards de Sébastopol et Saint-Michel sans compter l'ouverture des plusieurs autres artères.
Indépendamment du travail d'embellissement de Paris, Napoléon III avait un autre objectif qui lui tenait à cœur. Ayant gardé un très mauvais souvenir des révolutions de 1830 et de 1848 au cours desquelles les Parisiens avaient profité de l'étroitesse des rues pour construire de redoutables barricades (cf les Misérables de Victor Hugo), le nouvel empereur voulait pouvoir utiliser les canons pour déloger plus facilement les frondeurs.
Alphand, le cadet, se charge de la deuxième œuvre demandée par l'empereur : l'équipement vert de la capitale avec la plantation d'arbres, les aménagement des bois de Boulogne et de Vincennes, la création des Buttes Chaumont, du parc Monceau…
A cette époque, Paris souffre d'un manque criant d'eau potable. Les deux aqueducs en place, ceux du Nord et du Midi sont nettement insuffisants et l'on a recours aux eaux de la Seine et au canal de l'Ourcq, eaux fortement souillées.
Sensible à ce problème, Haussmann ajoute de son propre chef aux travaux de voirie et d'espaces verts demandés par l'Empereur, un troisième équipement pour lequel il fait venir l'homme compétent, Belgrand. Mettant à profit ses profondes compétences en hydrologie, celui ci se livre à une recherche systématique des ressources en eau et constate qu'il ne faut pas hésiter à aller chercher celles-ci assez loin.
Il dresse alors et fait approuver les projets de dérivation vers la capitale des eaux des sources de la Dhuis près de Château-Thierry et celles de la Vanne près de Sens.
Il réalise la première de ces dérivations de 1863 à 1865 et lance la seconde en 1867.