Le seigneur de Grigny, Josias Mercier
Seigneur des Bordes et de Grigny, Josias Mercier est le fils de Jean Mercier, successeur de Vatable au Collège de France à la chaire d’hébreu. Il avait épousé Marie d’Allier, fille de Lubin d’Allier, avocat au Parlement de Paris et d’Antoinette de Loynes, dame de Grigny. Leur fils, Josias, dont on estime “que de tous les critiques de son temps il est celui dont les conjonctures sont les plus certaines, et ce qui relève singulièrement son mérite c’est la grande modestie,” joue un rôle considérable au sein de l’Eglise réformée.
Les églises de l’Ile-de-France le députèrent à plusieurs reprises aux Assemblées protestantes, le chargèrent de plusieurs missions de confiance. En 1601, il est nommé par l’assemblée de Sainte-Foy, député général des Eglises réformées de France auprès du roi et remplit ces fonctions jusqu’en 1605. C’est encore Josias Mercier, qui au nom du Consistoire, achète en 1604 le jardin de Joachim Meurier, près du Pré aux Clercs, afin de servir de cimetière aux protestants parisiens. Sans doute existait-il en 1599 un lieu de sépulture privé à Grigny pour la famille des Mercier et quelques autres. Ainsi, on trouvera plus tard parmi les personnes enterrées à Charenton “Thomas de Lorme dont la famille fut exhumée de la terre des Bordes.”
De son mariage avec Anne Le Prince, Josias Mercier aura huit enfants. Sa fille Anne née en 1602 et baptisée à Ablon, épouse en 1623 Claude Saumaise. Une deuxième fille, Marguerite se marie avec Simon le Maçon, sieur d’Espeisses et maître d’hôtel du roi Elle est surtout connue pour avoir laissé un livre de raisons, dans lequel elle consigne tous les faits du quotidien depuis 1645 jusqu’en 1661. Ce document offre une multitude de renseignements sur la vie de la seconde moitié du xviième siècle, ainsi que sur les frères et sœurs de Marguerite Mercier.
Josias décède le 5 décembre 166, son fils Louis héritant du titre de seigneur de Grigny.
Le culte protestant à Grigny après 1600
Le départ de l’Eglise réformée pour Ablon ne marque cependant pas le terme du culte à Grigny, seulement le changement de son statut. Si les Mercier se rendent à Ablon pour y entendre le prêche, ils offrent toujours l’hospitalité à plusieurs pasteurs venus leur rendre visite et célébrer à l’occasion un culte désormais privé. De fait, l’exercice de la religion protestante reste vivace à Grigny même après 1600. En 1607 et 1608, Daniel Chamier, pasteur à Montélimar se rend plusieurs fois à Grigny. Il relate ces visites dans son Journal de voyage : “Le 28 décembre (1607), samedi, il partit l’après-diné pour aller à Grigny.” Au printemps suivant, se rendant à Grenoble, il prend à nouveau le chemin de Grigny, détaillant le prix de chacune de ses étapes dans la relation de son Journal de voyage : “Le 16 mars 1608, le dimanche, nous partîmes à deux heures après midi et allâmes coucher à Grigni, payant à Paris pour trois chevaux 3 livres 6 sols, à Villejuif autant, à Juvisi, 2 livres 1 sol. Le lundi, les chevaux de Juvisi vinrent nous prendre à Grigni et payâmes 41 sols.”
La même année, Josias Mercier reçoit aussi la visite de Casaubon avec lequel il entretient des échanges épistolaires : "18 des calendes d'octobre 1608 - Une partie de la famille est allée au temple. Je suis resté en ville pour plusieurs motifs et, entre autre pour rendre visite à l'excellent M. Josias Mercier, qui est malade."
Vingt ans après ses débuts, Pierre du Moulin n'oublie pas la direction de Grigny où il sait pouvoir trouver asile. En 1620, revenant d'Alais où il avait présidé le synode national et fuyant la police du roi chargée de l'arrêter, il fait halte chez Josias Mercier : "Cet avertissement fut cause que je ne voulus point aller droit à Paris et m'arrestay à Grigny à cinq lieues de Paris chez M. des Bordes Grigny, mon ami intime et y passay la nuict."
Dernières années du protestantisme à Grigny
Après la mort de Josias Mercier en 1626, le château de Grigny accueille toujours des personnalités de l'Eglise réformée. Ainsi, Claude Saumaise, mari d'Anne Mercier, vient y passer les deux étés qui suivent le décès de son beau-père.
Louis Mercier, fils de Josias, doit sans doute entretenir cette tradition familiale d'hospitalité. Seigneur de Grigny et de la Norville, il avait épousé Madeleine Bigot, elle-même protestante, dont le frère Isaac Bigot était seigneur de Morogues. La famille des Bigot de Morogues conservait encore une maison à Grigny lors de la révocation de l'édit de Nantes.
Le culte réformé devient de plus en plus discret, surtout après la signature de la Paix d'Alès en 1629, à Grigny comme partout ailleurs dans le royaume de France. Il existe cependant quelques témoignages d'un exercice protestant à Grigny, paradoxalement conservés dans les registres paroissiaux de la ville. Le curé Jean Baugnon rapporte qu'en 1652, le vigneron Louys Groupy a été "enterré dans l'église par ses parens sans aucun prestre et à son insceu bien qu'il fut sur les lieux le jour mesme de la toussaint, entre là grande messe et les vespres solennellement dicte par lui."
En 1669, c'est au tour de son successeur, Juliain Cousin, d'être confronté à semblable problème, une famille refusant le ministère d'un prêtre : "le dixhuictiesme de juillet de la mesme année a esté baptisé Jean, fils de Louis Dubo et de (…) ses père et mère. Le parrein a esté Jean Portemont, la mareine Perrette Blot establis par M. le Curé. Les parens s'y voulant mettre et présenter, qui estoient incapables selon les lois de l'Eglise et l'ordonnance de Monseigneur l'Archevesque et cependant lessoient mourir l'enfant qui estoit malade sans baptesme huict jours estant passés sans le vouloir présenter."
Abjurations
La foi protestante est fortement ébranlée lorsque le curé Juliain Cousin obtient le jour de Pâques de 1673, l'abjuration de Louis Mercier. La transcription de cet acte dans le registre paroissial sonne comme une victoire, d'autant que cette conversion s'accompagne de réjouissances publiques
"Gaudium Angelis et Hominibus
Le dixhuitiesme de la présente année Louis mercier, seigneur de la Norville, de Grigny et du Plessis-le-Comte, estant au lict malade, a faict abjuration de son hérésie entre les mains de son pasteur, fist profession de la foy de l'Eglise catholique apostolique et romaine, se confessa et comunia deux jours après avec de grands sentimens de piété et dévotion où le Saint sacrement fut accompagné deux à trois cens personnes, le te Deum chanté avec la messe du St-Sacrement, le tout suivy de la joye publique qui se passa toute la journée en actions de grace, disans avec leur pasteur : "Haec dies quam fecit Dnus exultemus et letemur in ea", paroles qui avoient servy de themes à l'action et à la s. communion."
Juliain Cousin est sans doute très fier de cette victoire sur la R.P.R. qu'il n'hésite pas à transcrire de nouveau cet acte en tête du second registre paroissial, y ajoutant le nom des témoins : "en présence de Messieurs les curés de Morsan et de la Norville, Mr de la Bretonnière, Mr Riquard maître des Requestes, Mr de Coindy, secrétaire du Roy et d'aultres de plusieurs paroisses les jour et an que dessus. "
Un peu plus tard, Jacques Mercier, fils de Louis, se convertit à son tour :
"Le vingtseptiesme de juin audit an, Jacques Le Mercier, fils de Monseigneur de la Norville estudiant en phie à Paris touché de Dieu à l'exemple de son père a faict abjuration de son hérésie dans l'église de Saint-Sulpice à Paris entre les mains de Monsieur le vicaire dudit lieu."
"Et le quinziesme d'aoust audit an, jour de l'Assomption de Madame fist sa première communion avec beaucoup d'édifications dans l'église de Grigny, où il y eut exhortation, le te Deum chanté, les feux de joye le soir, avec la joye de tous les habitans et aultres qui rendirent leur recognaissance à la majesté de celuy qui avoit joint le fils au père par le lien de la charité et de la religion". Comme pour le père, le curé recopie aussi cet acte d'abjuration dans le second registre, avec une variante particulièrement emphatique, dans laquelle se ressent tout l'orgueil de ce curé : "où il y eut exhortation qui commença par le texte de l'Evangile du jour : "In travit in quoddam castellum", en présence de Monsieur son père et plusieurs personnes de qualité louans Dieu par leurs larmes et prières pour les grâces extraordinaires qu'il répondoit sur la famille et sur la paroisse par nous Curé soussigné de Grigny."
Juliain Cousin, dont l'orgueil était si patent dans l'acte d'abjuration de Jacques Mercier, a certainement été bien désappointé à la mort de Louis Mercier, lequel s'éteint loin de Grigny, à Forêt-le-Roi, entre Etampes et Dourdan, à cinq lieues de la Norville. Il meurt relaps trois mois après son abjuration et son acte de décès laisse transparaître tout l'embarras du curé qui l'avait converti "Inhumation de Louis Mercier, seigneur de ce lieu."
"Le vingtcinquiesme de septembre de la mesme année a esté inhumé au haut du cœur (sic) du costé de l'Evangile le corps de sire Louis Mercier seigneur de Grigny, de la Norville et du Plessis-le-Comte lequel décéda le vingt troisième dudit mois à Forest-le-Roi, diocèse de Chartres." Louis Mercier revenait de Notre-Dame de Chartres et a sans doute succombé au mal qui l'avait cloué au lit le printemps précédent. Les mots "estant dans l'hérésie", rayés puis rajoutés prouvent que le seigneur de Grigny n'avait pas abandonné sa première religion. Toutefois, le curé considère sa conversion comme étant acquise, puisqu'il l'inhume dans son église. En outre, la précision "il y avoit 15 ans" peut être comprise par "il avait soixante-quinze ans", portant la date de naissance de Louis Mercier en 1598. Il est donc imaginable qu'il fut parmi les premiers enfants à être baptisés à Grigny, lorsque l'Eglise réformée de Paris y séjournait.
Une troisième et dernière abjuration a lieu à Grigny en 1676. Une demoiselle Anne de Fauconnier est convertie, en présence de plusieurs notables du village :
"Le vingthuitiesme de Janvier de l'année mil six cens septante six, damoiselle Anne de Fauconnier ditte de Franymon et Damien, fist abjuration de l'hérésie et profession de la foy de l'Eglise catholique, apostolique et romaine entre les mains de Mr Juliain Cousin, prestre curé de Grigny, en présence de Marin Lampérier, procureur fiscal, Louis Desduits, Pierre Robert, Denys Chaudet, Antoine Blot et aultres paroissiens soussignez le jour et an que dessus et le jour de la purification seconde de febvrier fist sa communion publique où il y eut exhortation qui commença par ces paroles Congratulamini mihi inveni quia ovem quae perierat." Une fois encore, le curé fait une copie de cet acte dans le second registre, voulant certainement donner, par ce moyen, plus de poids à cette conversion. De plus, il y ajoute deux éléments nouveaux. D'une part, il mentionne la qualité de Louis Desduits, qui est "laboureur à l'Autruche", d'autre part, il précise qu'Anne de Fauconnier avait "esté catholique dans ses premières années." Trois mois plus tard, la nouvelle convertie est la marraine de Simon Dubot, fils de Nicolas Dubot et de Marguerite Rebut.
Epilogue
Ces trois abjurations doivent sans doute mettre un terme à l'exercice du culte protestant à Grigny. Après 1676, les registres paroissiaux ne comportent plus trace d'aucune autre religion que catholique.
La révocation, par Louis XIV, de l'édit de Nantes en octobre 1685 interdit définitivement le culte reformé dans tout le royaume. Les protestants, obligés d'émigrer s'ils ne se convertissaient pas, voient leurs biens confisqués, enrichissant par là même les églises, couvents et autres congrégations.
A Grigny, la révocation s'applique aussi et l'on peut peut-être rattacher a cet événement la fonte d'une seconde cloche au mois de novembre, pour l'église Saint-Antoine Saint-Sulpice. Le registre paroissial en conserve l'acte de baptême :
"Le 25 de novembre audit an (1685) a esté fondue la deuxième cloche de la paroisse de Grigny et fut nommée Marie-Charlotte par Monsieur de Dauerdoin et dame Marie Fouret, dame du fief de la Crosse lorsque la bénédiction en fut faitte avec les cérémonies ordinaires, prédication dans l'église par nous curé soussigné de la paroisse assisté de Monsieur le Curé de Ris le sixiesme de may de l'année mil six cens quatre vingt six."
La présence à Grigny de l'Eglise réformée de Paris n'a pas laissé de souvenirs impérissables dans cette ville hormis les actes transcrits dans les registres paroissiaux. Pourtant, l'accueil fait au culte protestant pendant quelques mois de l'année 1599 permet d'inscrire le nom de Grigny dans une page importante de l'Histoire de France.