Rien ne destinait ce petit village de bord de Seine à entrer dans l’histoire. La venue de l’Eglise réformée de Paris à Grigny met en lumière ce bourg d’à peine trois cents âmes, guidées par un seigneur protestant. La terre de Grigny en avait bien accueilli quelques-uns et présentait la singularité d’être la propriété des “Dames de Grigny”, les Mercier, seigneurs de ce lieu, n’échappant pas à la règle et détenant leur fief par des mariages successifs.
L’édit de Nantes et les précédents édits
La mort accidentelle d’Henri II, en 1559, ouvre une période de quarante ans de guerres civiles, destructrices et meurtrières, à laquelle l’édit de Nantes met fin. Ce texte vient s’ajouter à onze autres édits de pacification, conclusion de chacune des “guerres de religion”. Toutefois, le texte signé à Nantes diffère des précédents dans la rédaction précise de ses articles, prévenant autant que possible toute interprétation tendancieuse, principal défaut et raison de l’échec des édits antérieurs. Malgré les protestations du parti catholique, ces textes accordaient aux réformés des conditions de paix à chaque fois plus favorables et obtenues à force d’obstination.
Dispositions relatives aux protestants parisiens
Dernier acte de pacification du xvième siècle, comprenant 95 articles, 56 articles secrets et 2 brevets, l’édit de Nantes, promulgué en 1598 par Henri IV, garantit bon nombre de libertés aux réformés, dont celle de conscience et de culte. Mais il leur impose également certaines contraintes, dont les clauses relatives aux protestants parisiens. Déjà, les édits d’Amboise et de Poitiers, signés respectivement en 1562 et en 1577 avaient prescrit des dispositions sévères à l’encontre de ceux-ci. Notamment. l’édit de Poitiers “interdisait le culte public non seulement dans la ville, prévôté et vicomté de Paris, mais jusqu’à dix lieues autour de la ville.”
L’article 14 de l’édit de Nantes maintient cette interdiction, la nuançant cependant en ramenant la distance à cinq lieues. “Il est défendu très expressément de faire aucun exercice de la dite religion en la cour et suite, ni aussi en la ville de Paris, ni à cinq lieues de la dite ville; toutefois ceux de la dite religion demeurans en la ville et cinq lieues autour d’icelle ne pourront être recherchez en leur maison, ni astraints à faire chose pour le regard de leur religion contre leur conscience en se comportans au reste selon qu’il est convenu dans le présent édit.”
Par ailleurs un article secret complète cette prescription, précisant “qu’il sera baillé à ceux de la dite religion un lieu pour la ville, prévôté et vicomté de Paris, à cinq lieues pour le plus de la dite ville, auquel ils pourront faire l’exercice public de leur culte.”
Cependant, ces dispositions ne s’appliquent pas aux seigneurs hauts justiciers, lesquels peuvent exercer leur religion dans leurs demeures en vertu d’une mesure de l’édit de Poitiers, reprise en 1598.
Catherine de Bourbon, chef des protestants
La période précédant immédiatement la signature de l’édit de Nantes, le 30 avril 1598, est une période de transition pendant laquelle le culte réformé est toléré à Paris, en raison de la présence de la sœur du roi dans la ville.
En 1593, l’apostasie d’Henri IV fait perdre son chef de file à la religion protestante. Ce rôle échoit donc à sa sœur, Catherine de Bourbon. Née à Paris en 1558, elle avait abjuré une première fois peu de temps après la Saint-Barthélemy (24 août 1572), mais avait réintégré l’Eglise réformée en 1576 après une pénitence publique à la Rochelle. Grâce à elle, le culte protestant est célébré très souvent au cœur même de Paris, dans le Palais du Louvre. En effet, en application de la disposition inscrite dans l’édit de Poitiers, le Louvre est la résidence principale du roi et de sa famille dans la capitale, ce qui permet ainsi le libre exercice du culte réformé dans Paris.
En outre, ce culte se tient en deux lieux : soit au Louvre, dans la salle des Cariatides, soit à l’Hôtel de Bourbon, dit Hôtel de la Reine. Aussi, “les Huguenots se réjouissent-ils avec raison de pouvoir profiter soit à l’hôtel de Madame, soit en plein Louvre, du culte public sous la sauvegarde royale, dès 7 heures du matin, presque tous les dimanches et les jeudis lorsque Madame est à Paris” D’autant que la tranquillité persistante de la capitale provoque le retour d’un grand nombre de familles protestantes qui affluent aux prêches.
Malheureusement, les protestants parisiens perdent bientôt leur soutien royal. En effet, Catherine de Bourbon épouse Henri de Lorraine, duc de Bar et prince catholique, le 31 décembre 1598 et doit quitter la capitale pour suivre son mari dans son duché. Le 16 février 1599, l’édit est enregistré par le Parlement de Paris, non sans quelques réticences et dès lors, il faut en suivre les prescriptions. La présence épisodique de la duchesse de Bar dans la capitale conduit la cour et le Consistoire à s’accorder sur le choix de Grigny, petit village de la rive gauche de la Seine, situé à six lieues en amont de Paris.
L’Eglise Réformée de Paris à Grigny
Pendant quelques mois, ce village accroché au flanc d’une colline couverte de vignes, accueille l’Eglise réformée de Paris, Accessible par la route royale allant à Lyon, que l’on quitte à Juvisy, ou par le “Corbillard”, coche d’eau desservant Corbeil, les protestants parisiens n’hésitent pas à parcourir les six lieues qui les séparent de Grigny. Pour la plupart, le voyage se fait à pied, les carrosses étant rares et l’état des routes fort mauvais. Cette difficulté s’accentue avec l’hiver, rebutant sans doute les plus démunis et terrassant les plus faibles.
Le retour du prêche lui-même n’est pas de tout repos. En effet, les protestants revenant de Grigny doivent affronter les railleries, voire les manifestations hostiles de la population parisienne, savamment et insidieusement entretenues par quelques prédicateurs fanatiques. Ces troubles obligent la police à prendre des mesures de protection, dont le Journal de l’Estoile garde le témoignage : “Le samedi cinquième de ce mois (juin 1599), par ordonnance de la justice émanée du roy, furent mises des potences à la Grève et à la Tournelle contre ceux qui outrageront de fait ou de paroles, ceux qui iroient à Grigny.” Apparemment, ces mesures demeurent sans effet, car l’Estoile signale une nouvelle fois de semblables faits : “Le dimanche cinquième de septembre, aux huguenots revenans du prêche à Grigny, furent fait plusieurs affronts par un tas de populace ramassée, dont il y eust quelques uns emprisonnés, et aussitôt eslargis, pour ce n’étoit que des paroles; il y eust une femme qui eust le fouet sous la custode, au petit Châtelet, pour avoir rué une pierre.”
Cible d’apostrophes à leur arrivée et malgré la fatigue du retour, les pérégrins de Grigny trouvent encore la force de réparties désarmantes : “Un bon garson de libertin qui mesme autrefois en avoit esté, et n’en estoit plus, s’estant rencontré avec d’autres à là porte Saint-Victor, qui broccardoient ceux qui revenoient du presche, ne voulant estre des derniers, demanda à ung en riant comment se portoit le petit troupeau de Grigny , et quel psaume y avoit chanté. L’autre sans s’estonner, promptement et fort à propos lui respondit : “On y a chanté le vostre et de ceux qui vous ressemble
Le fol malin en son cœur dict et croit
Que Dieu n’est point ... “
Ce chemin, les réformés parisiens vont l’emprunter tout au long de l’année 1599. Il semblerait que le culte ait débuté à Grigny vers le mois de mars, coïncidant avec l’arrivée de Pierre de Moulin à Paris. Celui-ci, aumônier de Catherine de Bourbon, le signale dans son autobiographie : “J’arrivay à Paris le dernier de février 1599. Je fis ma première prédication en l’hostel de Soissons”. Après avoir regretté que la sœur du roi n’ait pu intervenir en faveur de ses coreligionnaires, il note : “…Madame estant partie, on mist nostre exercice à Grigny qui est à cinq lieues de Paris.”
L’exercice du culte à Grigny perdure jusque vers le mois de janvier 1600. Bien que les lettres patentes, autorisant l’établissement de l’Eglise réformée à Ablon, datent du 14 octobre 1599 et sont publiées le 12 novembre suivant, le premier baptême connu dans ce lieu n’est que du 23 janvier 1600. Situé à une lieue plus près de Paris que Grigny soit à cinq lieues, le choix d’Ablon n’est pas fortuit, puisque Sully, ministre d’Henri IV y possède une terre. Là, viendront prêcher Pierre du Moulin, Antoine de la Faye et François Laubéran de Montigny, pasteurs qui, déjà auparavant, s’étaient partagé la chaire de Grigny.
Les dix mois pendant lesquels le culte y fut célébré sont trop courts pour qu’un temple fut bâti dans le village. Il s’est donc tenu dans un lieu suffisamment grand pour accueillir la foule des protestants, venus assister au prêche chaque dimanche matin et soir.
L’autobiographie de Pierre du Moulin apporte une nouvelle fois la réponse à cette interrogation : “Alors l’exercice ordinaire se faisoit à Grigny chez Monsieur des Bordes Mercier.”
C’est donc à tort qu’on le situa au château de l’Arbalète, lequel appartenait à Guy Arbalète, lui-même protestant. Le château de Grigny était situé plus haut dans le village à la place de l’actuelle station service située près de la Mairie. Une fois parvenus à destination, ceux qui avaient emprunté la voie fluviale “montaient de la berge au château en suivant sans doute le chemin du port ou de Porlut qui existe encore et porte précisément dans la partie montante le nom de rue de Morogue.”