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Cahiers de l'Association de L'histoire locale de "l'Orme du bout"


A la découverte de la Grande Borne, de places en places

La Grande Borne n'est pas une cité que l'on peut apprendre par cœur, elle cache des surprises, dissimule des secrets. S'y promener signifie, aimer se perdre dans cette ville sans rues mais peuplées de places aux noms étranges, aux sculptures bizarres. Ville énigmatique, elle permet de laisser aller son imaginaire.

Tout d'abord, commencez par visiter la ville basse, les Patios. Dans ce quartier vous pourrez admirer l'agencement harmonieux des habitations, des œuvres d'art parsemées de manière insolite et de la végétation. De magnifiques arbres sont valorisés par l'architecture : des érables, des marronniers, des paulownias, des épicéas, des tilleuls...
La croissance de tous ces arbres symbolisent la marque du temps. La temporalité conçue comme une succession d'événements, de mouvements est pour Emile Aillaud une des caractéristiques de la ville.
Ainsi de nombreux instruments de mesure parsèment et rehaussent les places et les rues de la Grande Borne. Vous pourrez être attentifs aux obélisques répandus çà et là dans toute la cité, symboles allégoriques du temps qui passe. Ces colonnes en forme quadrangulaire surmontées d'une pointe pyramidale sont les anciens vestiges d'un temps révolu, d'une Egypte antique. Leurs ombres mobiles y renseignent sur le mouvement de la terre, ce phénomène fondamental qui règle la vie, la succession des heures, du jour, de la nuit, des saisons…
Peut-être tomberez-vous par hasard sur ces cadrans solaires, sculptures parlantes qui meublent la Grande Borne et qui nous enseignent le temps. Ainsi verrez-vous apparaître dans le coin d'une rue, les héliochronomètres de Diodore Samos (instruments qui permettent de mesurer le temps par rapport au soleil) qui se présentent sous la forme d'un bloc de béton avec l'empreinte creuse d'un cône où courent l'ombre d'une tige.

En continuant votre ballade dans les Patios, vous vous laisserez séduire par le charme de la place de l'Equinoxe. Cette grande place toujours vide qu'encadrent des façades où le ciel a déteint. Deux hémisphères concave et convexe l'occupent. Ce pourrait être le jour et la nuit, que les équinoxes de printemps et d'automne équilibrent par deux fois dans l'année. Admirez au passage ce magnifique cèdre qui croît à la lumière de ce lieu sur le cône convexe.

La singularité des Patios, c'est aussi la coloration, véritable langage polychromique. On sera sensible aux couleurs des façades. Emile Aillaud a su s'entourer d'un peintre d'exception, Fabio Rieti. Fabio Rieti, metteur en couleur, valorise l'architecture par des façades colorées en mosaïques de pâte de verre. La coloration discontinue en impose aux volumes et aux espaces. Elle exalte par des couleurs de terre, de ciel, de mer, le sens poétique des lieux. Elle rétrécit les espaces petits avec des couleurs profondes ou inversement, l'agrandit en faisant apparaître des lieux de lumière. Ces façades apaisent ou excitent les sens selon que jouent les rythmes de couleurs. Cet ensemble bariolé que forment les Patios met aussi en valeur le ciel, ce fameux ciel d'Ile-de-France qui offre à ce lieu des nuances variées.
Dans les Patios, il est aussi très ludique de retrouver les différentes cours qui composent la ville basse : cours des Epicéas, des Platanes, des Marronniers, Place de l'Erable. Ces cours sont la preuve admirable de l'harmonie entre les arts, la nature et l'architecture.

A la place de l'Erable une mosaïque-image frappera agréablement votre regard : l'écrivain Franz Kafka hante ce lieu. Pourquoi Kafka ? Peut-être qu'à l'image de l'œuvre allégorique de cet écrivain, la Grande Borne est une ville qui se déchiffre. Et celui qui cherche à lire cet urbanisme codé parvient à mieux se comprendre…

En passant par le Ravin vous accédez à la ville haute : il suffit de traverser la route. Vous arrivez au quartier des Radars, une magnifique sculpture qui est aussi une aire de jeu pour les enfants vous accueille. Elle domine un espace vert, c'est le Serpent de Laurence Rieti, figure de base de nos mythologies et animal emblématique de la Grande Borne, ville ondulante et serpentine.

Faites un détour à la Peupleraie, quartier constitué de blocs carrés, tantôt décalés, tantôt isolés. Vous verrez une trame de magnifiques peupliers sur une nappe de bitume et peut-être, si vous cherchez bien, vous découvrirez une autre mosaïque-image, l'Okapi de Gille Aillaud, ce petit âne malicieux, un peu indiscret qui est le locataire de ce lieu.


Poussez un peu plus loin votre promenade, dans cette cité rébus en vous dirigeant place de la Treille vous y découvrirez une autre sculpture réalisée par François Lalanne, deux pigeons en perpétuel vis-à-vis qui semblent s'être posés là, poussés par le vent, au hasard d'un pavage au motif maure de briques rouge et blanche.


Continuez ensuite, place du Quinconce, vous apercevrez une jolie fontaine de marbre qui s'étale au beau milieu d'une terrasse carrelée que limitent les flancs des bâtiments. Sur l'un des pignons une autre fresque mosaïquée apparaît; une autre âme vient peupler ce lieu : Arthur Rimbaud. Emile Aillaud n'a-t-il pas voulu “changer la vie” en réalisant cette cité énigmatique ? Si on se laisse imprégner par l'architecture, ne finit-on pas par “trouver sacré le désordre de notre esprit”?

En traversant la place du Quinconce, vous aboutissez place aux Herbes, une autre place, un autre événement. Vous êtes intrigués par de merveilleuses sculptures qui pourraient être un théâtre de marionnettes. Si vous observez bien, vous ne pourrez saisir l'ensemble des visages, ceux-ci sont savamment disposés, quand l'une se cache, en voici deux qui apparaissent ou inversement.
Si vous savez regarder, vous serez aussi surpris par le carrelage : comme les eaux d'une eau troublée, un essaim de cercles concentriques se propage jusqu'aux bâtiments.

Enfoncez-vous davantage dans la cité et vous découvrirez la place du Méridien qui se caractérise par un immense axe rigide de 200 mètres en béton échouant au pied d'un obélisque qui relie les deux pôles de la Terre par Saint-Hélène, Abidjan, Barcelone et bien d'autres pays lointains, que sa course folle, rejetée à l'infini emprunte à quelques continents.

Enfin visitez le Labyrinthe, le plus grand quartier de la Grande Borne, composé de bâtiments semblables, de même rayon, tantôt concaves, tantôt convexes dont les façades courbées s'écartent ou se rejoignent en dilatant ou comprimant l'espace.

Arrêtez-vous place de la Demi-lune, lieu calme et reposant. Puis dirigez-vous place du Ménisque où se trouve un charmant petit bassin. Ensuite détendez-vous à la place de l'Œuf en observant une nouvelle sculpture : le Gulliver ensablé ou la Femme échouée. Entourée d'arbres magnifiques et en forme d'œuf, une étendue de sable est bordée d'un parapet comme un bassin, un personnage gigantesque y est ensablé : seuls sont apparents la tête et ses yeux, les membres (mains, genoux, pieds) que les enfants escaladent et sur lesquels ils glissent et sautent inlassablement.

Après cette pause ludique, rejoignez la place de l'Astrolabe où est édifié un immense instrument de mesure qui sous la forme familière de gros jouets, nous indique l'heure, coche des références savantes ou simplement scolaires. Vous pouvez observer autour de cette place les façades circulaires, la disposition arythmique des fenêtres, tour à tour superposées ou décalées, grandes ou petites, elles animent les murs de manière variée. De plus, en regardant bien, on voit ponctuant à chaque entrée, un signe bizarre, obsédant par sa répétition, qui perfore les flancs des bâtiments. C'est un ornement fait de lignes brisées qui reviennent sur elles-mêmes à angles droits : la grecque. Est-ce le signal d'un accès ou simplement l'archétype du labyrinthe dans lequel nous évoluons ?

Attardez-vous sur les mosaïques murales de la place du Damier : vous verrez non seulement la courbe généreuse d'une demi-pomme mais aussi l'image diffuse d'un enfant surpris dans un rêve : c'est l'hôte de ce lieu. Essayez de retrouver l'inscription de la Grande Borne : “La ville a été terminée et a commencé à vivre en août 1971”.

Une autre place mérite d'être visitée, c'est la place de la Balance. Une nappe de pavés au centre d'une place entourée d'arbres. Comme un fluide en ébullition, une volée de pavés s'enfle et se dilate sous la poussée du sol à l'équilibre instable d'une balance.
Par ces monts inégaux, ce lieu esthétique constitue aussi une aire de jeu : les enfants peuvent s'y aventurer, courir, glisser, rouler, apparaître et disparaître par monts et par vaux.

Pour finir votre périple, asseyez-vous place de l'Ellipse : des gradins forment un théâtre autour de la place, attendent un spectacle ou le composent.

Elisabeth de Roland



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La Grande Borne en quelques chiffres
1961-1963, premières études en vue du projet
Construction octobre 1967-août 1971
Nombre de logements : 3775 dont 3479 logements collectifs H.L.M.
et 206 logements H.L.M. appelés Patios
Surface de l’ensemble : 90 hectares
Nombre d’habitants : 11 000
Architecte : Emile Aillaud
Décorateurs : Fabio Rieti, Eva Lukasiewicz
Laurence Rieti, Gille Aillaud, François Lalanne
Maître d’œuvre : Bouygues

Bibliographie
Gassiot Talabot et Alain Devy
La Grande Borne à Grigny, ville d’Emile Aillaud, éd. Hachette 1972
Jean-François Dhuys
L’architecture selon Emile Aillaud, ed Dunod 1983.