Le lavoir, un lieu important du village d’autrefois
Les premiers bâtiments réservés au lavage n’apparaissent qu’au xixe siècle. La création des lavoirs résulte surtout d’une prise de conscience collective de l’importance de la salubrité publique et des principes élémentaires d’hygiène, un phénomène sur lequel des historiens se sont penchés et que l’on qualifie d’hygiènisme.
A l’angle de la rue du Clozeau et de la rue Pierre Brossolette (nommée avant 1915, la Grande rue de l’Eglise ou la Montagne), a été captée une forte source, cette source a longtemps alimenté en eau une fontaine publique qui a fait de ce lieu la place centrale du village. C’est à côté de cette borne fontaine que s’est construit le lavoir communal. Comme d’autres bâtiments du vieux village, il possède sa petite histoire.
Le lavoir connu sous sa forme actuelle a été construit en 1873. Il est le résultat de plusieurs démarches municipales. En séance du 10 avril 1873, monsieur Eugène Colleau, maire de Grigny communique les plans et devis dressés par l’architecte monsieur Harriot, pour la construction d’un lavoir communal, d’un bâtiment pour la pompe à incendie et d’un corps de garde pouvant servir de logement aux mendiants. Ces travaux seront décrétés par le conseil municipal “de la plus grande utilité” et il sera demandé “qu’ils ne puissent être ajournés”. Toutefois, au regard de l’importance des lourdes charges que la commune supporte depuis plusieurs années pour entretenir les rues et les chemins vicinaux, celle-ci ne peut plus recourir à l’imposition extraordinaire. Le conseil municipal sollicite alors, avec confiance, un secours auprès du Préfet pour faire face à la totalité des dépenses occasionnées. Dans la délibération du 29 mars 1871 il est mentionné “les travaux
exécutés par monsieur Harriot furent bien et sont d’une utilité incontestable”. Un nouvel emprunt à la caisse des dépôts et consignations sera contracté, remboursable en 4 ans, à compter de 1875, pour des travaux supplémentaires concernant le lavoir.
En 1892 le lavoir pose de nouveaux problèmes aux responsables de la commune et fait l’objet d’une nouvelle décision : l’eau contenue par le lavoir n’est plus suffisante pour alimenter les besoins du village. Les habitants réclament plus d’eau au lavoir et la municipalité n’a pas d’autres choix que d’accéder au souhait de la population “dans l’intérêt de la santé publique et de la préservation des propriétés contre l’incendie”. Après avoir examiné les plans et devis dressés par architecte de l’arrondissement monsieur Fugaison pour obtenir une plus grande quantité d’eau au lavoir communal, le conseil municipal sous la présidence de son maire monsieur Brière Dominique, considérant que “ces travaux sont de toute urgence” décide de contracter un emprunt de 4079,74 francs remboursable en trente années au moyen de trente annuités de 232,94 francs chacune payable par moitié les 31 janvier et 31 juillet de chaque année. Emprunt très important dont la Commune ne se libérera qu’en 1922 !
C’est en 1990 que la municipalité décide la fermeture du lavoir à ses habitants. Avec l’arrivée de l’eau courante puis celle du chauffe-eau à gaz et de la machine à laver le lavoir est tombé en désuétude et la femme a été libérée de la lessive qui lui prenait encore quatre heures juste après la guerre !
Le lavoir de Grigny est un lavoir élaboré et confortable, pourvu d’un toit et ceinturé par des murs qui lui donnent des allures de fortin. Voilà les lavandières protégées des intempéries mais aussi de la rue et de l’ouïe villageoise. Le lavoir étant fermé et clos, on n’y vient pas abreuver son bétail, on n’y jette pas ses ordures, on n’y nettoie pas ses légumes, les oies et les canards n’y barbotent pas… la bonne tenue et la propreté du lavoir est ainsi plus aisée à obtenir. Cet édifice est construit avec divers matériaux dont des meulières, des pierres et des briquettes. Il est surmonté d’un fronton triangulaire de pierre, comprenant en son centre, un disque. Il est soutenu par deux pilastres plats de chaque côté de son entrée. Au dessus de la porte en bois, on peut lire “Lavoir municipal”. De part et d’autre de l’entrée, les murs sont en briquettes rouges. Plusieurs ouvertures, en hauteur, éclairent l’intérieur de la construction. Le bas de murs ainsi que le côté donnant sur la rue Pierre Brossolette sont en partie faits de joints réalisés en morceaux de briquettes rouges et de meulière.
Sur cette façade, au dessus de la porte en bois, on peut encore deviner l’inscription “Secours incendie”. Cette partie du bâtiment correspondait à l’entrée de la remise pour ranger la pompe à incendie des sapeurs pompiers de Grigny.
Le pourtour de la porte ainsi que l’occulus, sont décorés d’une bordure de briquettes rouges et noires. ces dernières étaient laissées volontairement au feu lors de la cuisson pour obtenir cette différence de couleur,
permettant un jeu de relief.
Des suspensions de fleurs rajoutent une note de fraîcheur à ce charmant lavoir.
L’intérieur du lavoir
Le lavoir est constitué de trois bassins de peu de profondeur. La longueur et la largeur des bassins ont été étudié pour assurer un espace confortable aux lavandières : les coudes à coudes sont à proscrire et chaque utilisatrice doit disposer d’un emplacement minimal de 80 cm. La largeur du bassin a été conçue pour éviter les tête à tête. Les bassins centraux, comme beaucoup de bassins, partagent un inconvénient majeur : sa faible hauteur force les lavandières à travailler à genoux, même si elles tentent de diminuer leur peine grâce à des augets de bois rembourrés de paille ou de chiffon. Cette position reste fatiguante.
Le bassin du rinçoir où coule la source se trouvant à hauteur d’appui, supprime cet inconfort en permettant la station debout.
Un lavoir à impluvium central
Le lavoir de Grigny est dit à impluvium central. Fermé sur quatre côté, il comporte un toit à quatre appentis qui ne laissent à découvert que le plan d’eau central. Cette technique s’inspire de l’architecture des villas romaines où le bassin recueillait les eaux de pluie déversées par l’espace libre du toit. Ainsi le lavoir de Grigny est non seulement alimenté par la source principale du village mais aussi par les eaux de pluie.
Le fonctionnement du lavoir
Dans l’arrêté municipal de 1873 parlant du lavoir, la réglementation était très sévère. Elle permet de comprendre aussi le fonctionnement du lavoir.
Le lavoir est constitué de trois bassins. Chacun avait son rôle bien spécifique :
- le barbotoir avait pour fonction d’essanger le linge, c’est à dire de le décrasser au savon. Il servait aussi à nettoyer le linge précédemment coulé, c’est à dire bouilli dans une lessiveuse en zinc galvanisé.
- le grand bassin permettait d’épurer le linge de son savon.
- le rinçoir.
Dans ce bassin, l’eau devait être très propre car il ne servait qu’à rincer le linge. Afin de conserver cette propreté, l’arrêté de 1873 imposait aux habitantes “de ne pas de servir de battoir pour rincer le linge qui ne devait être que plongé dans l’eau et tordu sur le bord pour être essoré”. Il était aussi défendu “de rincer les couches, les langes, torchons, chiffons, bas et chaussons et tout linge de couleur, excepté les étoffes fond blanc et les foulards”.
Pour rincer ce linge défendu, les habitantes étaient autorisées à prendre un seau d’eau propre, préalablement rempli de l’eau du rinçoir pour nettoyer le linge. L’eau était ensuite versée dans le grand bassin à la condition qu’elle ne fut pas teintée par le linge de couleur.
En général, les femmes du village, avant de se rendre au lavoir, coulaient la lessive, c’est à dire la faisaient bouillir dans une lessiveuse. Puis, avec une brouette remplie du linge sale ou coulé, elles traversaient tout le
village pour se rendre au lavoir.
Le lavoir, un lieu de mémoire
Autrefois, le lavoir de Grigny fut le lieu de peine des femmes du village. Il fut aussi le lieu de leur plaisir : la lessive leur offrait l’occasion de se côtoyer et de parler.
Curieusement, cet édifice a su conjuguer aussi une autre activité plus masculine : la lutte contre le feu. L’édifice regroupant aussi le bâtiment pour entreposer la pompe à bras, les pompiers se réunissaient à côté de celui ci pour faire leur manœuvre. Lieu utile par exellence, le lavoir est un lieu central dans le village.
Mais la machine à laver, équipement révolutionnaire qui a envahi les ménages dans les années 50-60 a condamné le lavoir à l’obsolecence.
Aujourd’hui, il est un lieu de mémoire. En dépit de son inactivité, le bâtiment garde toute sa force. Dans sa tranquilité envoûtante, l’écho des battoirs et des bavardages y résonne. A chacun de venir l’écouter.
Ce pouvoir de séduction du lavoir tient beaucoup à l’eau de son bassin. Son débit mélodieux apaise, sa transparence et la clarté de ses reflets attire. Elle invite discrètement à la pureté. N’est-elle pas celle qui efface la souillure ?
Son alliance à la pierre, symbole de sagesse, rend cette invitation encore plus présente. Entré dans ce lieu, le visiteur se sent pélerin, une immense tranquilité le saisit.
Le lavoir est non seulement devenu un lieu symbolique d’une époque révolue, le Grigny, petit village rural installé aux flancs des coteaux, mais il est aujourd’hui plus que jamais, un lieu de poésie…
Elisabeth de Roland